 | MEMOIRE: 24 Avril, commémorations du souvenir de la Déportation |
En ces temps de pertes de repères et d'oublis, asnierois.org publie le discours de Patrick Devedjian, Président du Conseil général des Hauts-de-Seine, prononcé lors de la cérémonie commémorative du Souvenir de la Déportation.
(MAJ: 26/04) Nous publions également en introduction, l'intervention d'un jeune étudiant asnièrois lors de la cérémonie organisée par la ville d'Asnières le 25 Avril.
Bonne lecture
La rédaction d'asnierois.org
« Croyez en la jeunesse ! »
Monsieur le député,
Monsieur le Conseiller Général,
Monsieur le Maire,
Mesdames, Messieurs, chers amis,
Sur un nocturne de Chopin, ces notes aériennes et profondes, me revient cette pensée d’Imre Kertesz, écrivain hongrois rescapé de l’enfer :
« Cessez de répéter qu’Auschwitz ne s’explique pas, qu’Auschwitz est le fruit de forces irrationnelles, inconcevables pour la raison parce que le mal a toujours une explication rationnelle. Ecoutez-moi bien, ce qui est réellement irrationnel et qui n’a pas vraiment d’explication, ce n’est pas le mal, au contraire : c’est le bien ».
Puisque le mal serait logique, non point le bien ; et la peur de l’autre explicable, non point l’altruisme, je crois que l’oubli est naturel chez l’Homme, non point le souvenir. Voilà pourquoi notre combat de la mémoire est une résistance et voici comment il se justifie.
L’écrivain dit que le mal est fruit de la raison. Face à cela, puisque la nostalgie de l’état de Nature est une fuite en arrière de l’Homme, cette raison du mal doit être dépassée par une autre force, une grandeur de composition, qui accorde la nature et l’esprit, ou plutôt les déborde et s’élève au-dessus, afin de rejoindre ce qui, selon l’écrivain, « est réellement irrationnel et qui n’a pas vraiment d’explication ». Cette force, intérieure à l’Homme, cette résistance, c’est l’Art. L’Art est l’âme du souvenir.
Je rentre de Prague où dans une synagogue lumineuse ont été exposés des dessins d’enfants déportés auxquels les nazis ont retiré, avant la vie, le privilège de l’enfance : la naïveté. Chaque dessin évoque une sensibilité différente : un enfant représente son quotidien misérable, de gris et de noir, son bloc, sa couche de bois sec, son godet de ferraille ; un autre se souvient de sa vie d’avant, un cercle tout en couleurs d’enfants joyeux sautant à la corde ; un dernier imagine à quoi peut ressembler la Terre Sainte où il ira habiter quand il sortira d’ici. Je crois qu’il n’est jamais sorti. Mais en crayonnant leur dessin, ces enfants luttèrent contre la Mort qui rôdait et contre l’ombre. Et c’est le propre de l’Art, dans le présent de la création, d’unir sur un même fil et dans un même trait le souvenir et le devenir. Résister à une souffrance, c’est montrer que l’Homme est encore debout. S’indigner d’un oubli, c’est montrer que l’Homme est encore vivant.
Voilà comment notre acte de mémoire est une résistance. Voilà pourquoi il est nécessaire. Mais sur quoi construire cette mémoire aujourd’hui ?
Sur les témoignages, sur l’histoire, sur les lieux. On entre dans le camp de Birkenau par une grande porte de briques. L’enfer est irréversible. Pourtant, aujourd’hui les briques se fendillent, les bois se vermoulent, les constructions s’affaissent. Auschwitz, selon les architectes, ne fut pas construit pour durer. Sans compter les ruines des chambres à gaz détruites par les nazis eux-mêmes lorsqu’ils furent certains de leurs défaites. Pour ne pas que cela se sache. Les premiers négationnistes. Pourtant il faut qu’Auschwitz dure. C’est désormais une nécessité. Auschiwtz-Birkenau fut inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco.
Ce camp de concentration et d’extermination est un sémaphore. Contre les négationnistes. Contre la banalisation. Préserver ce camp, restaurer ce camp n’est pas la certitude qu’une telle chose ne recommencera pas mais c’est une alarme. Un cri d’alarme, « ce cri de désespoir et cet avertissement » comme il est gravé dans la pierre de ce lieu. Le souvenir pour le futur. Préserver ce camp pour prévenir.
Afin que ce souvenir demeure toujours vivant, au-delà de ceux qui l’ont vécu et le portent encore jusque dans leurs silences, une nouvelle génération, une jeune génération de vestales écoute, reprend et développe cette mémoire historique et éthique. C’est dans ce but qu’avec l’Association Fonds Mémoire d’Auschwitz du département et quelques jeunes volontaires de toute la région, nous créons un Atelier Mémoire. Je suis touché de pouvoir évoquer ce nouvel Atelier aux côtés de M. Pietrasanta, qui visita le camp d’Auschwitz avec notre association. Nous organiserons dans les lycées ou les salles municipales des conférences où seront invités à dialoguer des rescapés, des historiens et des jeunes, puis des expositions où les créations de jeunes inspirés par ces événements pourront être montrées. Nous permettrons aux lycéens, aux étudiants, à tous les jeunes qui le désirent de se rendre sur les lieux de l’horreur, Drancy, Auschiwtz-Birkenau, qui parlent d’eux-mêmes tant ils mettent la parole en situation de danger et d’impuissance.
On entre dans le camp de Birkenau par une grande porte de briques. Et les mots achoppent contre cette porte. Les mots qui ne peuvent dire, qui ne peuvent plus. Les mots, nous n’avons pourtant que cela. La question du témoignage, la question du témoin même est difficile. Mais Elie Wiesel y répond sans détour : « Je crois que celui qui écoute un témoin devient un témoin ». Que dans une même salle puisse résonner les voix de rescapés et de jeunes visiteurs, c’est un écho chargé d’espoir. Pour aujourd’hui et pour bientôt, dans quelques années, quand tous les rescapés auront disparu. Il demeurera alors ces jeunes témoins qui porteront cette mémoire vivante. Vivante, car elle doit demeurer vivante, dans les musées mais aussi hors des musées, dans les lieux de l’horreur et hors des lieux de l’horreur, sur les stèles et debout face à elles. Comme nous sommes aujourd’hui. Sans quoi, bien vite, elle disparaîtra. Je crois que l’oubli est naturel chez l’Homme, non point le souvenir. Certes, mais avant tout cela, et c’est notre espoir, je crois en l’Homme, CROYEZ EN LA JEUNESSE !
Hugo Martin
Allocution prononcée à Asnières-sur-Seine, le 25 avril 2010, pour la cérémonie commémorant la Journée Nationale du Souvenir des Victimes et Héros de la Déportation
Monsieur le Préfet,
Monsieur le Maire,
Mesdames et messieurs les élus,
Mesdames et messieurs,
Tout finit dans l’oubli. Et quand on tombe dans l’oubli, cela ne fait aucun bruit. L’Histoire s’éloigne à mesure que nous portons nos pas dans l’avenir.
Qui sait ce que les derniers nés d’aujourd’hui sauront de cette page tragique écrite au milieu du siècle le plus lumineux de l’histoire.
Ce 20ème siècle, qui a vu l’humanité passer de la bougie au supersonique, fut aussi celui qui a vu l’horreur changer d’échelle, en particulier celle imaginée et produite par ce système totalitaire effroyable que fut le Nazisme. Une idéologie mortifère s’est emparée d’un peuple et lui a volé son âme.
L’Europe était en crise. L’Allemagne d’Hitler lui a trouvé des boucs émissaires. Le progrès technique a été mis au service de théories monstrueuses, exterminant par dizaines de milliers ceux dont nous saluons la mémoire aujourd’hui, parce qu’ils avaient eu le tort d’être nés juifs.
Des hommes, des femmes, des enfants ont été enlevés aux yeux de tous, laissant dans la perplexité des voisins muets, des passants incrédules. Cela se passait chez eux, aux terrasses des cafés, sur la place publique.
Dans la France bâillonnée, certains de nos compatriotes ont eu la prescience de ce qui allait se produire et ils ont traduit leur indignation en actes de Resistance pour faire face à l’occupant et combattre le régime qui humiliait cette France avilie.
Ceux-là aussi ont pris la route des camps lorsqu’ils ont été pris. Leurs destins ont été à leur tour broyés par cette terrible machine. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes aussi, dont près de la moitié ne sont jamais revenus. Tel fut le prix de leur courage, de leur inconscience, de leur héroïsme.
Si nous devons tirer un enseignement de cette sinistre expérience, c’est que le mal a beaucoup plus d’imagination que nous.
Il reste encore parmi nous quelques témoins de cette funeste épopée. Bientôt, elle n’appartiendra plus qu’au monde de la littérature et à celui de l’image. Nous sommes là, aujourd’hui, pour que ce douloureux souvenir ne tombe jamais dans l’oubli. C’est par notre présence qu’il continuera de s’incarner.
Commémorer, c’est notre façon de monter la garde. Nous nous devons, plus que jamais à cette annuelle liturgie.
Cette stèle devant laquelle nous sommes réunis, c’est la représentation certes symbolique mais matérielle de leur absence. De leur souffrance. De notre conscience de ce qui s’est produit. Je pense à ceux qui sont morts sous la torture sans parler et ce qui est pire encore je crois en ayant parlé.
Ces morts ne sont pas des morts comme les autres. Ils appartiennent à l’histoire. Leur martyre est celui de liberté, leur destin, une page de l’histoire de la République.
Victimes de leur acte de naissance ou combattants de la liberté, ils sont morts pour nous, ils sont morts aussi sans nous.
C’est pendant les guerres que se commettent les plus grands crimes et je pense que n’avoir ni jugé ni entretenu la mémoire des crimes de la première guerre mondiale a permis de recommencer sur une plus grande échelle pendant la deuxième guerre mondiale.
L’histoire nous interpelle quand la libération des camps de concentration nous est rappelée le même jour que le début du génocide arménien.
Nous continuerons donc à commémorer ces évènements tant que nous tiendrons debout, pour que nos petits enfants ne connaissent jamais cela.
Nanterre le 24 avril 2010
Allocution prononcée par Patrick Dvedjian pour la cérémonie commémorant la Journée Nationale du Souvenir des Victimes et Héros de la Déportation
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